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11月4日

Lauren

Lauren, elle s'appelle Lauren, tu sais, enfin, ce n'est sûrement pas son vrai prénom, mais c'est ainsi qu'elle se fait appeler. Elle raconte que c’est depuis que cet homme qui avait l’âge d’être son père l’a abordée sur un pont, à Paris, mais elle ne sait plus lequel. Elle raconte ça avec des rires dans ses intonations et c’est communicatif la plupart du temps. Il faut dire que l’homme, Frank, portait les mêmes lunettes qu’elle, qu’il avait la voix de Benoît Poelvoorde, tu sais, l’acteur, et qu’il était du genre philosophe de comptoir. D’ailleurs il traînait souvent au Neo Café à Odéon. C’est ce qu’il lui a dit. Pour qu’elle y vienne, un jour. Parler, ou autre, mais il n’a pas précisé quoi. Il a juste dit « ou autre » avec un sourire en biais et Lauren lui a répondu poliment par la négation. Elle ajouté qu’elle avait déjà un père et ils ont rigolés. Mais jaune. L’un comme l’autre. Lauren se forçait et Frank, lui, ne savait pas comment réagir devant ce bout de femme trop jeune pour lui, et trop attirante…pour n’importe qui. C’est ce qu’il lui a dit. Il faut préciser qu’il lui a sorti le grand jeu. Il lui a montré la lune haute dans le ciel, et il a ajouté que lorsqu’elle était brouillée comme maintenant, cela voulait dire que les rencontres fortuites étaient prometteuses. Alors elle a sourit. Lauren sourit souvent. Et elle lui a répondu qu’une lune brouillée signifiait la pluie pour le lendemain. Frank l’a prise par l’épaule et lui a dit qu’alors ses larmes étaient tempêtes. Ce qu’il entendait par là, Lauren n’a pas cherché à comprendre et elle a retiré la main de son épaule. Prestement. Comme si elle en avait peur. Et à bien y réfléchir, c’était sans doute le cas.

 

Lauren a eu beaucoup de difficulté à se séparer de Frank. Il lui a fait un baisemain résigné en la quittant, ne cessant de regarder ce visage, ce minois fin encadré par une masse de cheveux sombres, lisses et brillants, presque infinis. Et il lui a dit qu’il se souviendrait d’elle malgré ses refus. De tout. Lauren a juste incliné paisiblement sa tête, et elle a tourné les talons. Elle a retraversé le pont anonyme et s’est faite avalée par la première bouche de métro venue. Frank a sûrement dû retourner au Neo Café en pensant à Lauren, à sa démarche et à sa manière gracieuse de décliner ses invitations. Ou alors a-t-il pensé à sa compagne, rentrée du bureau, qui avait dû trouver le mot accroché au frigo : « ce soir, je traîne. F. ». A cette heure, elle devait se réchauffer le plat de pâtes d’hier, enveloppée dans un plaid beige et bleu gris, entrain, sûrement, de le maudire, de le jalouser ou de le plaindre sincèrement. Ses escapades ne trompaient que lui et au fond, Frank lui-même ne se leurrait pas. Une gamine de 20 ans et sa vieille carcasse désargentée ? Ca n’avait plus de sens, ça n’en avait jamais eu. Les mains enfoncées dans les poches évasées de son lourd pantalon de velours, Frank avait dû franchir les quelques mètres qui le séparaient de son bar avec la sensation chagrine d’une solitude inévitable, déçu par Lauren, déçu par sa compagne, déçu par les gens, déçu par sa propre personne et par le temps qui passe. Frank et son sourire en biais, Frank et son gilet gris un peu élimé, Frank et son énième verre, Frank et la douce mélancolie qui s’enfuit l’espace d’un instant.

 

Rencontre fortuite, donc, entre deux lâches menteurs. Lauren, à côté de ses pompes, attend son train, une clope à la main, même si ça ne se fait pas, même si une voix grésille par un haut parleur, ânonnant que d’après la loi relative à la lutte contre le tabagisme, il est formellement interdit de fumer dans l’espace de cette gare. Tant pis. Lauren s’en balance, elle sourit légèrement en pensant à Frank, et elle souffle la fumée comme si cela pouvait désagréger sa tristesse. Elle se dit qu’un verre serait bien. A la place du verre, elle voit une bouteille, et arrive à la conclusion que, oui, une bouteille ça serait sans doute mieux. Mais on ne trouve pas d’alcool sur les quais de gare, à part aux pieds des pochards, et ceux là la regardent bizarrement. Quant à elle, Lauren se doute bien qu’elle aussi aurait un regard flou si elle était avinée comme ces gens là. L’arrivée du train interrompt ses pensées badines et elle jette son mégot sur les rails avant de monter. Les trains de banlieue sont toujours sales. Ca répugne Lauren de poser son front contre les vitres. Ca lui fout un haut-le-cœur, souvent. Elle est un peu trop délicate Lauren. Elle s’en rend bien compte, mais elle n’y peut rien, la déchéance, la saleté, la crasse, ça la dégoûte pas seulement, ça la terrorise. Elle s’est souvent dit que le jour où elle ne pourrait plus se laver, prendre soin d’elle, elle perdrait son humanité. Ca te paraît stupide ? Lauren pense aux pochtrons de la gare. Eux ne se lavent pas, et ce sont des marginaux. Des exclus. Quand on cesse de se préoccuper de son apparence, c’est le début de la fin. Alors Lauren n’appuiera pas son front contre le vitre, elle se tiendra droite même si tout la pousse vers cet abandon. C’est un petit pas, il est insignifiant pour cet homme qui lui fait face et la regarde, un peu intrigué, mais c’est un pas quand même. Et l’homme, lui, s’est appuyé la tête contre la vitre sale, sans la moindre gêne, il somnolait quand elle est venue s’asseoir face à lui.

 

Il l’a longuement regardé, cette fille longiligne et distinguée, sombre et pâle. Il l’a regardé en fuyant. Malgré lui. Tu sais ce que c’est, n’est ce pas ? Quand un visage te frappe et que tu ne peux pas t’empêcher de le contempler. Tes yeux ne se détachent plus, et tu dois faire un effort pour les détourner, de peur, sans doute, que la personne ne te surprenne à la fixer. Et lui, dans sa contemplation, il su prédire les larmes, il les a anticipées avant même qu’elles ne perlent au coin des yeux, et il a sortit un mouchoir en papier, il lui a tendu avec un discret sourire qu’elle lui a rendu aussitôt, en inclinant le visage sur le côté avec une expression presque apaisée. Il a continué de l’observer à la dérobée. Et n’y a plus tenu. Il lui a demandé son prénom. Lauren. Elle s’appelle Lauren, tu sais, enfin ce n’est sûrement pas son vrai prénom parce qu’on dirait qu’elle l’a oublié, pour ce soir, et qu’elle est une autre. C’est donc ainsi qu’elle se fait appeler. Elle raconte…elle te racontera sûrement que c’est depuis qu’un inconnu dans le métro lui a tendu un mouchoir et lui a demandé son prénom. Elle te dira qu’alors, la seule réponse qui lui est venue n’était autre que « Lauren », parce que ça sonnait bien, parce que ça sonnait simple, parce que…pour ce soir et pour les autres, elle serait Lauren. Je ne sais pas si elle te le dira comme à moi, avec des rires communicatifs dans sa voix. Lorsque Lauren sourit, lorsqu’elle rit, on a souvent envie d’en faire autant. Mais pour toi. Je ne sais pas si elle te fera cadeau de sa bonne humeur. Je ne sais pas si elle voudra que tu l’appelle Lauren, toi aussi. Je ne sais pas si elle te parlera de Frank. Avec elle, on ne sait jamais grand-chose.

 

Lui, l’homme, il est descendu avant elle et il a disparu dans la nuit. Elle s’est retrouvée dans un wagon vide et elle serrait son mouchoir dans sa main, si fort, que ses jointures étaient blanches. Sur la vitre brouillée, comme la lune, il y avait son reflet. Et alors, elle s’est mise à le regarder, à la dérobée, comme l’inconnu avant elle, un peu gênée. Et puis, à voix haute, elle a demandé son prénom au reflet. Lauren. Elle s’appelle Lauren, tu sais, enfin ce n’est sûrement pas son vrai prénom.